Depuis toujours, artistes et sages cherchent la vérité, qu’elle soit de nature profane ou sacrée. Si cette quête semble aujourd’hui illusoire, elle demeure salutaire.
Des vérités qui divisent
Face à la complexité du réel, toute vérité universelle semble aujourd’hui illusoire. Mais, les vérités de chacun – des opinions très contradictoires – se propagent rapidement, alimentées par les médias. Les fausses croyances s’affirment telles des vérités dont on ne peut plus débattre, tout particulièrement avec la jeune génération qui remet rarement en question ce qui se dit sur les réseaux sociaux. L’intelligence artificielle produit massivement du contenu faussement vraisemblable (les deepfakes, l’AI slop) qui entretient les croyances et altère davantage notre pouvoir de discernement. Devant l’ampleur du phénomène, de grands artistes nous invitent ces dernières années à repenser notre rapport à l’image considérée jusqu’à peu encore comme une preuve de vérité. Chaque religion tente pour sa part de redonner sens au réel mais la vérité qu’elle enseigne pousse certains fidèles aux plus grands excès. Dans le monde actuel, tout pousse à semer le doute pour mieux nous diviser. Ce qui génère un sentiment de défiance grandissant envers ceux qui prétendent détenir la vérité et cherchent à l’imposer aux autres.
Le choix d’un réel illusoire
L’avancée rapide de la technologie offre à chacun une autre alternative : celle de l’irréalité. Si vivre une deuxième vie virtuelle ne semble plus une solution idéale, ‘’augmenter’’ sa vie réelle au moyen d’un virtuel illusoire s’impose comme un choix séduisant. Grâce aux applications générées par IA, des fidèles de toutes religions parlent avec leurs dieux virtuels alors que d’autres entretiennent une relation avec des compagnons irréels. L’art n’échappe pas à cette tendance de fond. Des expositions ‘’son et lumière’’ mettant en scène des projections de chefs d’œuvres classiques ou d’art digital rencontrent un succès grandissant. Plongeant les spectateurs au cœur d’illusions ludiques et interactives, elles favorisent l’expérience des sens à défaut de confronter à du sens (ex : les expositions immersives de l’atelier des Lumières, celles d’art numérique individuelles ou collectives comme Univers programmés, Into the light, Team Lab, House of dreamers, Pixels de Chevalier…). Partout, la dépendance émotionnelle à un réel illusoire s’accroît et l’emporte sur la raison. Il semble que, comme dans le mythe de Platon, l’homme vive aujourd’hui encore dans la caverne : un monde d’apparences à propos desquelles il forme des opinions rassurantes mais fausses. Raphaël Logier considère que c’est parce qu’elle a cessée de croire à la vérité que la société contemporaine cherche ainsi à remplir le vide de son existence. Dans son dernier ouvrage, Success, l’industrialisation du mensonge, le philosophe nous invite à faire face à cette « semblance » générale pour retrouver « une vision inspirante de la grandeur humaine et du monde vivant ».
La vérité absolue, une illusion ?
Cette question, depuis l’Antiquité, interpelle les sages qui ne cessent de la redéfinir. Dans la Grèce antique, vérité signifie dévoilement. Platon la désigne comme une quête existentielle ; l’âme y accède en parvenant à s’extraire de la caverne. Au Moyen-Age, avec Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, on l’associe à Dieu. Vérité religieuse, elle apporte des réponses aux grandes questions existentielles du croyant. Mais révélée par illumination divine, elle reste indémontrable. A partir du 17ème siècle, avec Descartes, la vérité s’envisage rationnellement. Vérité scientifique, elle se doit de reposer sur une évidence indiscutable. Démontrée par expérimentation, on la pense universelle et immuable. Ce qui, dès lors, ne cesse d’être remis en question par de grands philosophes. La vérité absolue, d’un point de vue de la raison pure, pour Kant, est inatteignable. Selon Hume ou Locke, elle dépend de l’expérience qu’en font les hommes. D’après Nietzsche, pure construction humaine, elle est même illusoire. Ainsi, une culture, un langage ou bien encore notre expérience et ressenti personnels nous amèneraient à percevoir ce que nous considérons comme vrai au sein d’un groupe ou à titre individuel. Il n’y aurait en conséquence pas de faits véritables mais seulement des interprétations… De nos jours, les philosophes semblent impuissants à définir le concept de vérité même si le sujet redevient d’actualité. Les scientifiques reconnaissent le leur comme partiel et provisoire. Seule la vérité de nature sacrée demeure absolue et inébranlable pour celui qui croît.
L’art, une quête de vérité illusoire
La quête de vérité occupe une place également centrale dans l’histoire de l’art occidental. Depuis l’Antiquité, les artistes tentent soit de refléter fidèlement la réalité visible – associée au vrai -, soit de révéler une certaine vérité. Dès le 4ème siècle avant J.-C., les philosophes grecs s’interrogent sur la capacité de la peinture et de la sculpture à la représenter. Platon introduit la notion de mimesis – l’imitation du réel – dans La République. Selon ce dernier, puisqu’une image imite le réel, elle ne peut donc être vraie ; pour Aristote, elle peut néanmoins permettre d’approcher une vérité universelle. Très vite s’impose néanmoins l’idée que l’observation de la réalité ne suffit pas à l’imiter. C’est par le recours à différentes techniques que des artistes de génie vont parvenir au fil des siècles à s’en approcher. Au Moyen-Age, l’art cherche davantage à suggérer une vérité spirituelle ; à partir de la Renaissance, de nouveau à imiter le réel. Avec le classicisme et à l’époque des Lumières, les artistes dépeignent la vérité de la condition humaine comme celle du progrès. Au 19ème siècle, le romantisme explore la vérité des sentiments ; le mouvement réaliste celle du quotidien. A partir du 20ème siècle, l’art interroge la réalité plus qu’il ne la dépeint afin de lui trouver un sens. « L’esthétique a renoncé à se sentir concernée de façon directe par le problème de la ressemblance convaincante, le problème de l’illusion artistique » comme le rappelle le grand spécialiste de l’histoire de l’art Gombrich dans l’art et l’illusion. C’est l’image photographique puis l’image animée qui saisissent et documentent dès lors la vérité du monde comme celle de l’homme : les missions de la FSA aux USA à la fin des années 30, la photo humaniste des années 40 et 50, le photojournalisme avec la naissance des news magazines et des agences de photos reporters, le film documentaire et les journaux TV… La photo scientifique amène à voir l’invisible (rayons X). L’avancée de la technologique repousse les limites levant toujours davantage le voile sur l’infiniment grand comme l’infiniment petit.
La Vérité, une figure allégorique
A partir de la Renaissance, dans les Beaux-Arts, la vérité s’envisage aussi tel un personnage. Cette figure allégorique se présente le plus souvent sous les traits d’une jeune femme nue afin de signifier symboliquement qu’elle n’a rien à cacher. Au 16ème siècle, la vérité est la fille du temps ; son père, un vieil homme ailé, finit toujours par la dévoiler. Elle sort parfois d’un puits pour nous rappeler qu’elle est cachée et que l’homme doit la chercher s’il désire la trouver. Elle opère avec ses attributs : son miroir reflète la Vérité de nature sacrée pour nous la dévoiler ; son flambeau par la lumière nous éclaire et nous guide dans l’obscurité. Durant le 17ème siècle, la figure de la vérité commence à orner les palais de Justice, affirmant son pouvoir. Son miroir lui révèle alors la vérité de la nature humaine, un serpent ou un masque lui rappelant parfois qu’elle doit éviter le mensonge comme le vice. Mais à partir du 19ème siècle, cette figure allégorique idéalisée n’intéresse plus les artistes. Pour incarner la dure réalité de notre monde, ils n’hésitent plus à détourner ses représentations les plus célèbres ou la dépeignent avec un fouet pour signifier la douleur qu’elle inflige aux hommes. A la fin du 19ème siècle, la presse et l’imagerie populaire l’utilisent pour critiquer le pouvoir politique, la justice et la morale. Au début du 20ème siècle, le mouvement surréaliste remet en question la figure de la Vérité. Il nous place face à l’impossibilité de la représenter.
Une vérité artistique illusionniste ou symbolique
Même si saisir la vérité dans l’art semble illusoire, cette quête traverse l’histoire occidentale. Pour y parvenir, deux grandes approches esthétiques du réel s’affrontent depuis toujours : l’approche illusionniste et l’approche symbolique. Dans l’Antiquité, l’art grec puis l’art romain utilisent parfois l’illusion afin d’imiter le réel. Les architectes corrigent les colonnes des bâtiments comme le Parthénon pour qu’ils semblent plus droits, alors que des fresques se jouent de perspective intuitive. Mais, jusqu’à la fin du Moyen-Age, on l’exploite peu. L’art chrétien s’en méfie. Il préfère traduire une réalité spirituelle par des symboles (géométrie sacrée, codes de couleurs, fond d’or symbolisant la lumière divine et l’au-delà, espace fermé dans le sens d’une intériorisation du sujet…). Cette approche symbolique vise à suggérer le mystère pour amener le fidèle à une expérience intérieure. L’image invite à la contemplation. Transcendante, on l’envisage comme une fenêtre qui relie les mondes et donne accès au divin (ex : art byzantin, mosaïques paléochrétienne, art roman…). Dès le 13ème siècle, des peintres italiens comme Giotto commencent néanmoins à suggérer le volume et la profondeur pour rendre les scènes bibliques plus réalistes. Ils préfigurent le renversement illusionniste de la Renaissance. Au 15ème siècle, la découverte de la perspective par Brunelleschi et Alberti amène à ressentir la profondeur spatiale. Gage de vérité, cette technique est dès lors abondamment utilisée par les artistes du Quattrocento (les architectures complexes de Piero della Francesca, Ucello, Masaccio…). La perspective ouvre de même les plafonds des églises sur un espace céleste (Michel Ange, Raphaël…) qui à l’apogée du trompe-l’œil baroque, au 17ème siècle, devient extrêmement théâtral (les voutes de Mantegna, Tiepolo, Piazzetta…). Cette approche illusionniste cherche à exalter la foi du fidèle par une expérience sensorielle. Elle amène à voir l’invisible comme une réalité visible et humaine afin qu’il y croie. Dans l’art profane, l’illusion valorise alors davantage la vérité du quotidien (les natures mortes en trompe-l’œil de van Hoogstraten, Oudry, Chardin). Au 18ème siècle, en réaction à l’exubérance de l’illusionnisme baroque, les pays protestants en reviennent à une approche plus symbolique et minimaliste dans l’art sacré. Au début du 19ème, les pays catholiques font de même. Les mouvements modernistes (art nouveau, nabis, expressionisme) simplifient les formes qu’ils chargent d’un sens symbolique pour confronter aux mystères. Le 20ème siècle marque la fin de l’illusionnisme classique dans l’art profane et le retour à une approche suggestive du Sublime. Cette fois, les modernes puis les contemporains utilisent l’abstraction, la couleur et la lumière pour parvenir à leurs fins (des œuvres destinées à des espaces sacrés de Matisse, Rothko, Soulages, Ando ; des installations de plasticiens comme Turrel, Elliasson, Yoshioka, Laib…). A l’aube du 21ème siècle, l’approche illusionniste regagne du terrain. L’Eglise catholique exalte nos sens en mettant en lumière ses édifices et en animant leurs façades (les projections 3D spectaculaires ‘’néobaroques’’ lors de grands événements). L’art profane multiplie les expériences immersives qui transforment notre rapport au réel.
Se jouer de l’illusion artistique
La chose n’est pas nouvelle. Si, dans l’histoire de l’art occidental, l’illusion vise avant tout à imiter le réel, de nombreux artistes l’utilisent aussi pour s’en jouer et remettre en question notre perception du vrai. Au 14ème siècle, Leonard de Vinci développe une forme d’art ludique connu sous le nom d’anamorphose qui rencontre un grand succès. Arcimboldo, à la même époque, popularise les images à double sens. Ce genre devient de nouveau tendance de la fin du 19ème siècle au début du 20ème (les cartes postales et la publicité à base de jeux visuels avec des squelettes, des diables, des sujets tabous, les œuvres d’artistes surréalistes comme Dali…). Au 17ème siècle, des peintres flamands et hollandais utilisent l’ultra réalisme pour peindre des objets symboliques (crânes, bulles de savon, fleurs fanées). Cet illusionnisme en trompe-l’œil démontre que l’image, aussi réelle soit-elle, reste illusoire. Une idée que le tableau de Magritte la trahison des images illustre conceptuellement trois siècles plus tard.
Au 20ème siècle, d’autres formes d’illusions voient le jour. M.C. Escher redéfini le genre de l’illusion d’optique en explorant le concept artistique de l’infini. Son art rencontre un succès dès les années 50 qui ne cesse de grandir par la suite. En 1965 une grande exposition au Musée d’art moderne de New York met en lumière l’op art ou art optique qui devient extrêmement populaire (Riley, Vasarely, Agam, Albers…). Depuis les 70s, des plasticiens remettent également en question notre perception du vrai par la fiction (les récits fictifs de Funtcuberta, Calle, Huyghe, Hirst…) ou l’hyperréalisme improbable de la figure humaine (le changement d’échelle chez Mueck, l’hybridation chez Piccinini, Jinks…). Ces dernières années, de jeunes artistes explorent de nouvelles formes d’illusions numériques. Leurs œuvres interrogent comment le virtuel modifie notre perception du réel. Certaines nous confrontent à la dissolution du réel ou son hybridation avec le virtuel. D’autres explorent ce qui se tient entre ces mondes ou imaginent de nouvelles utopies virtuelles pour le monde de demain (les biennales d’arts numériques Némo à Paris, les expositions sur l’illusion à la fondation Arthena…).
Chercher la vérité, une quête salutaire
Puisque pour le profane, la vérité semble aujourd’hui illusoire, pourquoi chercher encore à l’atteindre ? Peut-être parce que, tout comme dans le film Matrix, si certains hommes choisissent de vivre endormis dans l’ignorance, le mensonge et les fausses croyances, d’autres désirent toujours voir par-delà les apparences. Depuis le début du 21ème siècle, un nombre croissant de personnes tente de découvrir une vérité qui nous serait cachée afin de mieux nous manipuler. La démontrer par des faits est pour eux salutaire, même si cette quête de connaissance postmoderne mène certains aux plus grands excès. Ce que des sages enseignent depuis des temps reculés. Selon le philosophe grec Aristote, le désir de connaissance est naturel chez l’homme ; il lui permet d’apprendre à se connaître et devenir acteur de sa vie, quel qu’en soit le but. Pour Bacon, ce dépassement est une clé pour réussir en ce monde, le savoir l’aidant à mieux maîtriser la réalité qui l’entoure. Mais, comme la célèbre devise de Montaigne « que sais-je ? » le rappelle, toute recherche de vérité ne se satisfait d’aucune certitude figée et doit sans cesse être réinterrogée. Au sens sacré, cette quête pousse l’homme à s’accomplir spirituellement depuis toujours. L’histoire d’Adam et Eve nous l’enseigne déjà, tout comme de nombreux grands mythes du retour. En cherchant à savoir, ce couple, symbole de l’humanité toute entière, se voit expulser du jardin originel où il vit inconsciemment avec Dieu. En ce monde chuté, il apprend à se connaître et fait le choix d’en revenir à lui. Dans la tradition chrétienne, chercher la vérité éveille et la quête du salut amène à l’union avec Dieu.
Ainsi, si la vérité semble aujourd’hui illusoire,la quête de vérité demeure bien réelle. Elle donne sens à notre existence. Comme la phrase de Socrate le rappelle au fidèle à l’entrée du temple de Delphes, espérons alors que l’homme aspire encore longtemps à se connaître pour connaître l’univers et les dieux !
